Excerpt for Journal d'un universitaire (été 2010) (Enhanced Version) by Jean-Philippe Denis, available in its entirety at Smashwords

Journal d’un universitaire


(été 2010)



Jean-Philippe DENIS



Copyright Jean-Philippe DENIS 2010 & Les Editions Lexemplaire


With Smashwords Edition



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24 juillet 2010

Quelques raisons pour lesquelles il est (stratégiquement) raisonnable de vendre l'action Apple


Début 2007, je prenais comme support de mon cours de stratégie le spectacle donné par S. Jobs lors du MacWorld le 6 janvier 2007. Avec les étudiants, nous regardions le bijou virtuel sous toutes les coutures et écoutions les paroles du prophète Jobs. Ne restait donc plus qu'à attendre juin 2007 pour le lancement concret de l'appareil aux US et octobre 2007 pour son arrivée en Europe.

Attendre quoi ? Mais la réponse, bien sûr, au sujet d'examen que j'avais donné : "pourquoi l'IPhone va-t-il être un succès ? Pourquoi devez-vous acheter des actions Apple si vous n'en avez pas ?". Certains étudiants m'ont envoyé depuis un mail de remerciements. Pas tous. Les ingrats.

Nous sommes maintenant en juillet 2010. Et Apple vient d’annoncer une hausse, une nouvelle fois, record de son bénéfice trimestriel. Le cours de bourse poursuit logiquement son ascension vertigineuse... après avoir connu quelques ratés ces derniers temps. En tout cas, chose incroyable il y a quelques années, la valorisation boursière d’Apple semble devancer désormais définitivement celle de Microsoft.

Alors, je vois déjà venir le sujet d'examen des promotions de cette année : "Pourquoi l'IPad sera un échec et pourquoi devez-vous vendre, sans attendre, l'action Apple ?". Désolé du côté un peu péremptoire du sujet mais avec les "digital natives" il faut parfois savoir ne pas prendre de gants pour retenir l’attention et les faire sortir le nez de leurs Macbooks et smartphones.

Quelle serait la teneur de la copie idéale que j'attendrais à cet examen un peu vache ? Évidemment, celle qui comprendrait que le professeur de stratégie attend des étudiants qu’ils se livrent à un stress-test, précisément stratégique, du cas Apple. Et qu’il y a quelques raisons de le conduire. 

En stratégiste, l’excellente copie relèverait quelques grands symptômes annonciateurs de la problématique stratégique qui touche aujourd’hui l'entreprise et dont bien malin celui qui saurait comment elle va parvenir à la traiter.

Le premier, ce sont évidemment les ratés que l'on se refuse à entendre chez Apple : problème de réception sur l’IPhone 4, déception des aficionados liée à l'absence de connectique pertinente sur l'IPad, sans parler de l’explosion des réclamations liées à des MAJ incessantes et qui ne fonctionnent pas, ou pas bien. Ceci a pu justifier l'échange standard d’un MacBook Pro d’à peine plus d’un an (c’est le cas de votre serviteur)... 

Et on note que chez Apple, on cède à la tentation bien connue de ridiculiser, puis de nier, puis de démentir. Contraint et forcé, on en vient à reconnaître du bout des lèvres tout en faisant porter la responsabilité sur les messagers que l'on dénonce comme les nouveaux ennemis de l’entreprise. Tel est le cas avec la presse actuellement, qui serait mal disposée vis-à-vis de l'entreprise. Un comble quand on sait combien la presse, précisément, a gracieusement servi la communication d'Apple ces dernières années, et singulièrement depuis le lancement de l’IPad.

Le second symptôme que relèverait la copie est plus inquiétant encore : il s’agit de l'incapacité de l'équipe dirigeante à évoluer dans son culte du secret et du modèle fermé. C’était la force d’Apple, cela devient sa source de vulnérabilité majeure. C'était une force, certainement, tant qu'il s'agissait de jouer l'alternative, de se positionner comme la "cool company" face à IBM dans les années 1980 puis Microsoft dans les années 2000, cette dernière se trouvant d’ailleurs contrainte de laisser l'entreprise se développer alors qu'elle était elle-même sous le coup d’une accusation d'abus de position dominante. C'était une force, aussi, puisque que les leaders d'opinion voyaient dans leur adhésion au monde « MacWorld » un signe de distinction cohérent avec leur statut. C’était une force, enfin, parce qu’à l’heure de l’immatériel, faire entrer les clients dans un MacWorld fermé était le gage de leur vendre d’autres produits et services via la plateforme ITunes, ce poumon qui est la seule chose qu’Apple n’ait jamais offert et qui constitue le coeur réel de son business model.

Mais, à l'heure où Apple a pris le virage du développement de masse, tout ceci risque fort de se transformer en faiblesse majeure. D’abord, les MAJ constantes spécifiques au modèle Apple sont insupportables à un public peu initié (voir un client dans un Apple retailer n'avoir pas compris qu'il fallait connecter son IPhone à un ordinateur plusieurs mois après l'acquisition m'a personnellement laissé sans voix...). Le "easy to use" se transforme alors en "hard to use", pire que les virus Windows. Tandis que le "smart" (design) se banalise, à chaque nouvelle acquisition par des consommateurs quelconques. Voilà comment Apple, qui a fait de la distinction son signe de fabrique, se retrouve pris à son propre piège : avoir du Apple est désormais la norme mimétique, plus le signe d'une singularité exemplaire. La tentation va donc vite être grande d’aller voir ailleurs, de pratiquer l' "exit" avec joie tant, aujourd'hui, c'est Apple qui tend à symboliser le cauchemar d'Orwell. Plus IBM. Plus Microsoft.

Enfin, le troisième symptôme, et sans doute le plus inquiétant de tous, c'est la montée du cours de bourse. Après Enron, après Vivendi, après tous les scandales divers et variés, on a vu combien pouvait être perverse cette montée en régime suite à des aspirations déraisonnables des marchés. Et on peut légitimement se demander si Apple va résister à la tentation de la surexploitation des recettes des succès passés.

Un esprit mal intentionné pourrait d'ailleurs stigmatiser le fait que, depuis 2007, l'entreprise a peu innové. Ainsi, qu'apporte réellement l'IPhone 4 par rapport au 3GS, lequel n'apportait rien - ou pas grand-chose - au regard 3G… qui lui même ne présentait en fait que du potentiel de commercialisation supplémentaire par rapport au Hedge ? De même, qui oserait dire que l'IPad est autre chose qu'un gros IPhone, première génération dans sa version de base ? Non, décidément, rien de bien nouveau sous le soleil de Cupertino , du moins en termes de "smart" et de "easy to use" pour reprendre les deux compétences clés revendiquées par Apple et qui lui ont permis de bâtir le succès de l'Ipod puis de l'IPhone.

Quels enseignements tirer de ces symptômes ? 

On peut finalement se demander si la suite n’est pas déjà écrite tant elle renvoie à des choses, hélas, bien connues des chercheurs en stratégie. Ainsi, la tentation va sans doute être grande de compenser le défaut d'innovation sur les marchés existants par l'aventure vers de nouveaux terrains, vers de nouveaux territoires. Mais sans réaliser pour autant que cela nécessite un aménagement considérable des compétences clés et que cela augmente mécaniquement l'incertitude et la vulnérabilité. 

 L’IbookSotre est la parfaite illustration des difficultés de ce type d' "aventures". 

1/ A la différence de la musique et du téléphone, la littérature est une industrie fragmentée par excellence - nombreux petits éditeurs très spécialisés avec une valeur éditoriale importante - et multidomestique par nature - les catalogues sont d'abord nationaux. Peu de chances, donc, de parvenir à reproduire la belle réussite "ITunes", où il ne s'agissait que de mettre de l'ordre dans une industrie dévastée par le téléchargement illégal.

2/ Peu de chances, aussi, de réitérer le "deal" avec les développeurs, cette fois-ci avec les éditeurs, tant les histoires, les compétences – et les structures de coûts – des maisons qui composent l’industrie de l’édition sont différentes de celles des "développeurs". Quant aux  écrivains, auxquels il semble qu'Apple souhaite offrir un débouché direct, sauf exception, ils ne savent fonctionner qu'avec des éditeurs sauf à se contenter de productions de qualité médiocre.

3/ L'IbookStore n'apporte finalement pas grand-chose par rapport à une distribution physique qui a toujours joué, dans l'édition, un rôle majeur de prescription : la musique peut-être surconsommée, jouée et rejouée des milliers de fois, organisée en playlists, remplacer avantageusement un DJ lors d’une soirée entre amis. On en conviendra : cela n’a rien à voir avec le temps nécessaire au déclenchement de la relation, toujours unique, rarement au-delà du one shot, avec un lecteur.

4/ Le livre, enfin, à la différence de la musique, est une expérience qui suppose l’active coopération du lecteur, là où la musique emporte l'auditeur et ne requiert que son attention, éventuellement même passive. Faites le test et essayez de lire en conduisant ou en pratiquant votre jogging... vous allez être surpris !

L’excellente copie pourrait alors conclure que, oui, le risque est effectivement avéré qu'à avoir trop cru dans ITunes et en sa reproductibilité, l'IbookStore et l'IPad ne finissent, toutes choses égales par ailleurs, à conduire au même Waterloo que l'industrie de l'eau a été pour ENRON après les succès dans les industries de l'énergie (gaz et élec). Et que, comme ENRON, face aux échecs successifs relativement aux prévisions, Apple ne cesse de courir après de nouveaux Saint Graal : après l’édition, après la presse, aujourd’hui la publicité interactive... Tout ça fait quand même beaucoup de cibles pour une seule flèche ; et ça tombe mal car les flèches, justement, les concurrents de tous ces secteurs les affûtent, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sérieux : Amazon, Google, le vieil ennemi Microsoft, toujours en embuscade, tandis que les producteurs chinois et indiens dégainent déjà leurs armes low cost.

Elle poursuivrait en incitant les petits porteurs à la vigilance et sans doute, par principe de précaution, à vendre tout ce qu’ils possèdent et qui ressemblerait de près ou de loin à une action Apple. N’en doutons pas, lesdits petits porteurs maudiront la copie dans les prochains mois en voyant le cours de l'action Apple continuer de croître ; mais ils la béniront aussi, plus tard, quand ils verront le cours s'effondrer si rien ne change... risque qui semble avéré à l'examen d'une situation bien plus complexe que ne le considèrent, comme toujours, des marchés toujours trop prompts à s’emballer.

Comme toute bonne copie, elle proposerait cependant une ouverture vers de nouveaux « possibles », susceptibles d’enrayer la chute fatale d’Icare chère au Pr. Danny Miller. D’abord, elle proposerait à S. Jobs de relire Clausewitz et son principe de l'autodestruction de toute stratégie au-delà du « point culminant ». Autrement dit, et au risque de choquer un petit peu, elle rappellerait ce bon vieux proverbe africain selon lequel "plus le singe monte haut à l'arbre, plus il montre son cul".

Ensuite, elle inviterait l'entreprise à changer d'attitude. Arrêter de nier les premiers signaux d’alerte. Ne plus s'évertuer à convaincre que l'on peut avoir confiance, que l'entreprise est crédible, qu’elle a fait ses preuves : la confiance ne se commande pas. Cesser de répéter à l'envi que l'on a réussi avec l'IPod en omettant de préciser que l'IPod sans ITunes, ce n'était rien, et que dans le cas de l'IBookStore, on ne sait pour l'instant comment résoudre l'équation. Arrêter de se référer au pari de l'IPhone, en omettant de préciser qu'un élément déterminant de la réussite a été le succès remporté d'abord chez les développeurs, et qu'actuellement on peine avec les éditeurs.

Bref, la copie  inviterait tout simplement S. Jobs à dire qu’il réfléchit aux moyens de reproduire le miracle : que l'IbookStore, sorte de melting pot des deux canaux amont (problématique de l'Iphone) et aval (problématique d'ITunes) qui viennent d’être mentionnés, parvienne à engranger les même résultats. Car ce qui est en jeu, c’est rien de moins que la capacité d’Apple, une fois encore, à dépasser la logique des coûts de transaction pour entrer dans celle des investissements de transaction. Rien de moins, une fois encore, que de chahuter la logique économique qui a valu son prix nobel d’économie 2009 à O.E. Williamson. Rien de moins.

Et la copie de conclure la conclusion… en rappelant que la stratégie est la seule à oser affronter l'incertitude. En ce domaine toute certitude est vaine, le raisonnement en probabilité s'impose, en prenant quelques références exemplaires. Ces précautions posées, il devient possible de se risquer à mobiliser les concepts et travaux vus en cours pour s'essayer, quand même, à quelques prises de risque et raisonnablement prescrire de céder les actions Apple. Car, ne l’oublions pas, Enron avait transformé son identité de PME énergéticienne pour se définir, au sommet de sa gloire et juste avant sa chute par : « we are a cool Company ». Et Vivendi, à la fin des années 1990, a d'abord eu le tort d'avoir raison trop tôt en annonçant la fusion du contenant et du contenu et en voulant la précipiter, mais trop vite, sous la pression déraisonnable des attentes des machés.  

Et le Professeur de donner 20/20 à ce travail qui aura osé prendre le risque, d'abord, de se tromper lourdement. D'intégrer aussi la possibilité pour Apple de réagir, y compris en prenant en compte le "stress test" élaboré dans la copie. Mais l'argumentation de fond est solide, aucun doute. Conclure que S. Jobs doit faire rien de moins que déchoir un nobel d’économie et donner tort à 20 ans de recherche en stratégie d’entreprise, oui, pas mal. Avoir vu que le sujet invitait naturellement à considérer que l'accomplissement du rêve de S Jobs pouvait l’emmener maintenant tout droit vers sa chute, chapeau.

Quel rêve ? Mais celui de vaincre IBM à l'époque, Microsoft depuis le milieu des années 1990. Comme Messier, qui voulait vivre son rêve d'adloescence et être le premier groupe mondial de communication. Comme Enron, qui, à son apogée, ne se définissait plus que comme une entreprise révolutionnaire. Avec le succès que l'on sait, a posteriori. Atteindre son rêve, la recherche en stratégie le démontre avec une grande assurance, c'est le meilleur moyen que tout finisse en cauchemar. 

 


P.S : Envoyé de mon IPhone.



30 juillet 2010

De qui se moque-t-on ?


«Ce sont les hommes qui écrivent l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils écrivent.»

(Raymond Aron) 

 

Après une année bien chargée, je prends quelques jours de vacances, avec promesse de déconnecter... un peu. L'insomnie, qui ne prévient jamais, brise le rythme des quelques jours de "vacances" et m'amène dans le hall de l'hôtel où je finis par trouver du wifi et cède à la tentation d'aller voir comment tourne le monde. 

 Je me dis que des dizaines d'informations ont déjà fait, et continueront à faire, l'objet de quelques posts (affaire Woerth-Bettencourt par exemple). Et que de nouvelles actualités - les préfets tancés par notre Président, le statut des universitaires examiné par les Sages du Conseil constitutionnel, etc. - feront sans doute l'objet de prochains posts qui me démangent les doigts depuis quelques mois...

Mais je retiens surtout une information ahurissante qui, elle, n'attend pas : les prix de l'immobilier ont repris leur folle ascension en Ile de France. Ils s'apprêtent à enfoncer les plafonds de 2008, avant la crise. Les taux d'intérêt quasi-nuls entretiennent la folle machine et ont permis de tout faire repartir.

Alors, je repense à ça : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article696. Et au moment où je l'ai écrit, début avril, juste avant que la crise grecque ne prenne les dimensions que l'on sait, lorsque la réalité avait rattrapé ma fiction dans un sprint un peu hallucinant. 

 Alors, Eminem dans les oreilles ("when I'm gone") - pas le meilleur moyen de trouver le sommeil, j'en conviens - me résonne son "just take another pill". Et me taraude la question qui fait mal : que va-t-il se produire quand les décisions difficiles vont arriver pour réduire la dette publique ? Et que la valeur des patrimoines va - brutalement, cela va sans dire - se contracter de 30, 40, 50 % - qui dit mieux ? ; bref, lorsque le marché va rétablir la vérité des prix...hors pilule EPO de la politique monétaire accommodante qui inonde le monde de liquidités depuis l'ère Clinton - Greenspan et, de manière proprement ahurissante, depuis la chute de Lehman Brothers.

C'est finalement l'angoisse qui prend alors à la gorge. Il paraît que la croissance rend heureux ; que la stagnation est vécue comme un appauvrissement, et alimente le désespoir ; alors que penser d'une destruction brutale de la richesse perçue de leurs patrimoines par les individus qui avaient oublié qu'ils étaient d'abord propriétaires... de leurs dettes ? 

Évidemment, c'est donc la panique à nouveau qui attend au tournant selon un mécanisme bien rôdé : hausse des taux d'intérêt, effondrement de la solvabilité des emprunteurs et hausse des mensualités des emprunts souscrits à taux variable. Tout le monde va vouloir limiter les dégâts, sauver sa plus-value, alimentant la spirale de la catastrophe. Et voici donc un nouvel exemple d'abus de confiance caractérisé, un de plus. Et cette fois-ci, l'addition pourrait bien être vraiment, vraiment salée. Alors oui, de qui se moque-t-on, quand on pense simplement au fait qu'une telle information parvient la semaine même où les résultats des stress tests des banques européennes ont été publiés. Oui, de qui se moque-t-on ?

En attendant, "just take another pill" puisque, hélas, l'actualité le confirme tous les jours, demain n'est pas un autre jour mais un sempiternel énième "retour vers le futur". Et je choisis une autre belle formule de Raymond Aron pour nourrir mes méditations en attendant le sommeil : "L'homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils ?". 

 


3 août 2010

"Qui débarrasse la table ?" - Réflexions sur l'actualité du "family business"


Cas d'école que j'adore prendre en exemple à mes étudiants de première année : Papa, Maman et leurs trois enfants terminent de dîner. Question : qui débarrasse la table ?

Réponse de l'élève Fayol : un planning précis doit être élaboré par le chef pour chaque jour de la semaine ; ne reste donc plus qu'à surveiller l'exécution, récompenser éventuellement de temps à autre et, surtout, sanctionner en cas de non-respect. Il ne doit venir à personne l'idée de contester (le chef a dit !). Par crainte des représailles, l'enfant concerné rumine (en silence) et s'exécute. Généralement, cette option marche bien jusqu'à l'adolescence, après ça peut devenir plus compliqué et les soirées être moins apaisées...

Réponse de l'élève Coase, plus subtile : mise aux enchères de la tâche à accomplir. OK, donc on donne un euro à l'enfant qui débarrasse. Résultat : Les parents sont contents : 1 euro pour se reposer sans drame après une longue journée de boulot, ce n'est pas cher payé. Personne n'en veut à 1 euro ? Bon, 1,50 ? Toujours personne ? OK, alors je fais (= je deale en tant que "salarié" de Maman) et je garde les sous. Amusant, d'un seul coup, les enfants se battent pour débarrasser. Magie du marché, quand tu nous tiens... Liberté de l'accord marchand donc, plutôt que contrainte autoritaire, bien vu. Naturellement, se mettre d'accord sur le prix prend du temps puis - merci élève Williamson - surveiller le respect du contrat aussi. Un gamin peut en effet toujours être tenté par l'opportunisme ! Autre problème : à l'adolescence, la discussion sur le tarif peut commencer à durer, surtout si les enfants pensent à pointer le fait qu'il y a certes une table à débarrasser, mais aussi des serviettes à ranger, une table à nettoyer et à essuyer, etc. Et encore n'a-t-on pas évoqué l'éventuelle vaisselle à faire... Bref, ça va finir par coûter cher et la réponse fayolienne pourrait bien, alors, retrouver de sa pertinence.

Réponse de l'élève Mauss, encore plus subtile : les enfants se bagarrent pour débarrasser en remerciant leur Maman (ou leur Papa) d'avoir préparé le dîner. Ils sont habiles puisqu'ils savent qu'ainsi ils y gagnent le droit, en retour, à 5 minutes de plus avant d'aller au lit et à une belle histoire pour s'endormir. À l'adolescence, ce genre de blagues finit par transformer les parents en chauffeurs de taxi ; mais, pas de doute, la triple obligation du donner-recevoir-rendre marche à plein. 

Pourquoi ce petit exemple ?

Parce que si les sciences du management sont les sciences de l'allocation et de la coordination de droits de propriété démembrés - merci élèves Jensen et Meckling -, alors la famille est sans doute la meilleure forme à étudier pour en comprendre les enjeux. La famille n'est-elle pas, en effet, le lieu où les relations ne sauraient, précisément, se concevoir au travers du prisme de la grammaire économique puisque on y trouve, par nature, d'abord de l'autorité (parentale) et du don / contre-don, notamment dans les relations intergénérationnelles.

On rétorquera que la famille, par opposition à d'autres formes d'action collectives, présente des singularités qui interdisent de penser qu'elle pourrait être un objet d'examen pertinent pour les sciences du management : elle est d'essence "naturelle", par opposition à la forme artificielle qu'est, par exemple, l'entreprise ; elle n'est pas finalisée, puisqu'elle ne saurait a priori avoir d'autre but que celui, spinoziste, de "persévérer dans son être". Effectivement, la recherche en gestion, quand elle s'est intéressée à la famille, a toujours retenu l'objet de l'entreprise familiale et de ses éventuelles particularités. Ce faisant, elle est largement restée prisonnière d'une lecture sous la forme de la contrainte, chère à l'élève Fayol, pour pointer notamment la pression exercée par le "clan", la culture commune, conduisant à une efficience spontanée acrrue. Outre que l'on aurait pu pointer que l'entreprise familiale est un lieu, aussi, de disputes, plusieurs éléments justifient de pousser bien plus loin l'examen.

Rarement l'actualité n'aura en effet autant mis en évidence qu'actuellement des relations consanguines entre mondes domestiques, marchands, industriels, civiques pour reprendre les formes élaborées par Boltanski et Thévenot : affaires du Fouquet's, des ambitions successorales du fils du Président de la République, règlements de comptes dignes d'une mauvaise série B américaine entre membres du conseil d'administration de l'une des plus grandes entreprises françaises (affaire Bettencourt contre Bettencourt), Ministres soupçonnés d'abus de confiance pour obtenir quelques avantages (affaire Woerth-Bettencourt), sans parler des divorces et (re)mariages qui font les beaux jours des journaux "people". Oui, tout ceci donne un peu le tourni au chercheur ; et, dans tous les cas, considérer que la famille relèverait d'un espace clos et aux frontières bien identifiées ne résiste pas à l'épreuve des faits. Alors, dès lors qu'elle investit ainsi l'espace public, qu'il s'agit de gérer les crises à répétition, d'user de tous les ressorts du marketing et de la communication pour y parvenir, peut-on raisonnablement considérer que la famille ne doive devenir l'objet d'un examen attentif ?

Mais il y a aussi une raison plus profonde : et si, au fond, la famille en tant que mode d'organisation, dans son principe même d'organisation, de coordination, d'animation était non pas une forme limite, marginale, mais plutôt la forme de référence du management ? Et si, après tout, elle l'avait toujours été ? Et si après tout, le management - et ses techniques - n'avait fait que suivre des évolutions qui ont toujours pris corps, d'abord, dans les relations familiales et, toujours marquées au coin du triptyque des trois formes d'échange humain : la contrainte, le prix et le don - merci élève Perroux ?

Si cette intuition problématique est juste, alors on pourrait attendre rien de moins que de remettre la pensée économique du marché à la place qui aurait dû toujours être la sienne : comme un cas particulier de rencontres entre des agents dont les droits de propriété ont été, artificiellement, remembrés - débarasse la table et tu auras un droit (égoïste) d'utilisation, de profit et de cession sur 1,5 euros. Artificiellement : le gros mot cher à Herbert Simon est lâché. Toute action de nature politique devrait alors être réappréciée et réévaluée à la lumière de ce triptyque - et l'actualité de l'agenda médiatique présidentiel et des "affaires" en cours peut donner du grain à moudre ! 

Parmi celles-ci, des instructions juridiques menées avec la grille de lecture familiale du "qui débarrasse la table ?", et notamment de la réponse de l'élève Mauss, pourraient donner lieu à des jurisprudences exemplaires assez intéressantes et déboucher sur quelques surprises quant à l'appréciation qu'il conviendrait (managérialement) de faire du concept de "soupçon de conflit d'intérêt". Après tout, celui de soupçon d'opportunisme n'a-t-il pas valu le prix Nobel d'économie 2009 à l'élève Williamson ?

 


04 août 2010

De l'autonomie des Universités à l'indépendance des Universitaires


Professeur des Universités, comme beaucoup de mes collègues universitaires, j'ai fini par me décider. J'ai donc ouvert un blog depuis quelques semaines.

J'y tiens ce que je considère être comme un "journal". J'y écris des billets "sur le vif", j'essaye de reformuler des problèmes, je mets en ligne des publications, j'utilise certains supports pour alimenter mes cours. Au fil du temps, se dessine donc les traits d'un regard d’universitaire sur le monde qui passe. Les dates, les titres, les motifs de publication des articles et des pages sont là pour me le rappeler.

Tenir un journal, l'idée n'est pas neuve. Elle n'a au fond rien de bien original. Mais quand celui-ci est tenu par un professeur des universités, au surplus spécialiste de sciences de gestion, voilà qui mérite peut-être un peu plus d'explications. Il y en a trois, qui se répondent, et justifient ce projet qui fait actuellement partie intégrante de mes occupations.

D'abord, il s'agit d'un projet de recherche. L'idée ici est fille d'une conviction : la gestion peut avoir des choses à dire sur les enjeux de société et des contributions à apporter au débat public. C'est ce que j'entends démontrer. Il s'agit en effet de confronter sans cesse le réel et les théories, d'en organiser le dialogue et, éventuellement, le combat. Rien de moins. Et de voir si les nouvelles technologies peuvent être, en ce domaine, utiles. 

Ensuite, il s'agit d'un projet pédagogique de partage. Combien d'étudiants, combien de professeurs ont senti parfois qu'il se passait des choses dans les salles de cours, de la production de connaissances nouvelles ? J'ai longtemps consigné en fin de cours ces "productions" dans des cahiers. J'en ai redécouvert certaines des mois voire des années plus tard, recouverts et ensevelis sous la montagne des urgences à traiter. Avec un tel journal, tenu au fil de l'eau, j'espère parvenir, sur la durée, à faire sortir quelques idées nouvelles de l'enceinte des quatre murs dans laquelle elles ont été créées. Les rendre disponibles en temps réel hors les murs et en conserver, grâce au partage, la mémoire.

Hors les murs... C'est précisément la troisième raison de ce journal. Une raison éthique. Ainsi, combien d'Universitaires ont eu à répondre à des publics curieux de leur emploi du temps : tu travailles demain ? Ou encore : mais dites-moi, combien d'heures enseignez-vous par semaine ? Et l'Universitaire de répondre, en général un peu gêné, que "c'est plus compliqué que ça...". Ce "blog / journal" vise ainsi à partager, de manière naturellement totalement subjective, une partie de ce "c'est plus compliqué que ça...", de ce qui fait le quotidien d'un universitaire. Dans mon cas, d'un Professeur des Universités qui a toujours attaché une importance extrême au pluriel présent dans son titre. Et qui a toujours eu une certaine idée de ce que s'acharner à construire son devenir d'universitaire veut dire.

Bien sûr, ce projet n'est pas sans limites et on peut en discuter la pertinence. Ainsi, ce "journal" n'est pas, par exemple, totalement "transparent". Il est en effet exclu d'y dévoiler des choses qui n'ont pas à l'être : délibérations des jurys de diplômes, de comités de sélection de collègues, élaboration de rapports de thèse, évaluations d'articles pour des revues académiques, etc. On pourrait ainsi multiplier les exemples de ces tâches, généralement qualifiées d'administratives, et qui sont inhérentes au "statut" qui est le mien : toutes commandent la confidentialité et occupent un temps certain dans l'année universitaire. Toutes doivent être passées sous silence.

De même, les inspirations - et donc les publications - sont irrégulières. Elles dépendent du temps resté libre pour se plonger dans des articles de fond, pour renouveler un cœur de compétences qui en a sans cesse besoin pour reposer mille problèmes avant d'en trouver un qui vaut (peut-être) la peine d'être partagé.

Enfin, certains verront peut-être dans ce journal une distraction au regard de la seule chose qui compterait : le plus grand nombre d'articles possible, le plus souvent possible, dans les meilleures revues internationales. Sous-entendu : anglo-saxonnes. 

 J'y vois pourtant, personnellement, un projet de bien plus haute importance : rien moins que celui de participer à l'apprentissage des jeunes et des moins jeunes, à aiguiser les esprits critiques, à animer le débat public avec mes (maigres) moyens et du haut de ma (petite) expertise. Telle est donc l'une des manières que j'ai choisies pour assurer l'acte de production qui justifie que la Société me fasse l'honneur de me rémunérer pour penser.

Alors, bien sûr, je comprends la logique d'un Président auto-proclamé "super-manager" qui voudrait, d'abord me réduire au statut d'employé de mon Université ; et ceci, bien que j'enseigne que, dans notre monde, immatériel, le management tel que notre Président en fait sien les principes - objectifs sans cesse reformulés, attention exclusive aux résultats, zapping managérial - est invalidé, dans son efficacité, avec une grande régularité depuis la fin des années 1980 par tous les travaux de recherche sérieux.

Je comprends aussi l'intérêt politique qu'il y aurait à voir les universitaires n'être obsédés que des résultats susceptibles de prétendre à l'obtention d'une "prime d'excellence scientifique" ; ou alors ne s'intéresser qu'à la gestion des "moyens", du budget, de l'organisation (autonome) dont ils seraient désormais, d'abord, des sortes de salariés.

Mais n'en déplaise à certains, avec ce journal, avec les idées (managériales) critiques qu'il véhicule - et va continuer de véhiculer -, y compris vis-à-vis de la manière dont le pouvoir en place exerce son pouvoir, j'espère être à la hauteur de notre belle Constitution. Cette Constitution dont les Sages du Conseil constitutionnel vont rappeler, vendredi 6 août, qu'elle est exigeante au regard de l'indépendance dont je dois faire preuve.

Celle-ci doit être au service, d'abord, de la connaissance, de sa (re)création, de son partage. Elle doit être mise au support de l'esprit critique et de la culture collective. Bref, elle ne saurait avoir d'autre objectif que d'être au profit d'une démocratie qui ne serait pas fondée sur la seule volonté de maximiser la "performance", le plus haut possible, le plus vite possible.

Avec le recul, cet avis que vont rendre les Sages du Conseil constitutionnel paraîtra, j'en suis certain, d'autant plus sage qu'un certain nombre de scandales (managériaux et financiers) ont démontré, ces dix dernières années, que la dictature du résultat s'accommode trop souvent de vices cachés. Au premier chef, ils ont tous été alimentés par l'intolérance des acteurs aux commandes vis-à-vis de toutes les formes d'esprit critique.

Puisse donc ce petit "journal" contribuer modestement à être à la hauteur de ce principe. Et partager avec ceux qui ne sont pas nécessairement au fait des méandres universitaires l'importance, par-delà tous les discours démagogues et populistes, de la protection dans une démocratie de l'indépendance des Universitaires. Ce principe a une valeur. Il n'a pas de prix, quel qu'en soit le coût. Il est fondement de mon statut. Et il est surtout de ces principes sur lesquels on ne saurait, sans danger, transiger.   

 


06 août 2010

En défense des coquilles...


"Je publie pour arrêter de corriger"

Paul Valéry

 

Tout le monde a probablement vécu à d'innombrables reprises cette expérience insupportable : la "coquille". Ou peut-être devrais-je dire plutôt : les coquilles. Ces coquilles qui jalonnent un texte (ou un mél), même bref. Parce que l'idée est allée plus vite que l'écrit. Parce que la tête était déjà plongée dans la phrase suivante lorsque l'on écrivait la précédente. Plus simplement encore, parce que les doigts ont ripé sur le clavier, ceci sous le poids de l'excitation d'une pensée que l'on croyait valable.

Le lecteur, généralement, se dit que l'auteur aurait quand même pu se relire. Qu'il aurait pu corriger. Qu'il se moque un peu du monde. Alors, l'auteur, traumatisé par les mésaventures des coquilles précédentes, et imaginant un lecteur les ayant découvertes, passe son temps à se lire, et se relire encore.

Problème de ces lectures et relectures : de nouvelles idées émergent, qui conduisent à réviser des tournures, à reformuler des phrases, pourquoi pas même à changer la dynamique d'un paragraphe. Et c'est ainsi que s'immiscent, sournoisement, de nouvelles coquilles. Il est clair que les facilités informatiques du "copier-coller" n'arrangent rien en la matière qui incitent, sans cesse, juste pour voir, à se demander si tel mot ne serait pas mieux ici que là, si tel paragraphe ne serait pas plus justement placé en septième position plutôt qu'en neuvième... 

Et c'est ainsi, que face à la coquille, les auteurs se répartissent en trois catégories :

- les premiers laissent reposer, se disent qu'ils doivent encore se relire après toutes les modifications qu'ils ont apportées, et remettent au lendemain finalement la publication sur laquelle ils ont déjà tant travaillé, en espérant qu'ils ne vont pas y travailler encore (mais ceci ne manquera pas, hélas, d'arriver) ;

- les seconds en viennent, épuisés par avance, à décider de ne plus écrire, pour ne plus vivre ce cauchemar de la "coquille", parfois pas trop grave (faute de frappe évidente), parfois terriblement (et si le lecteur pensait que j'ai commis une faute d'orthographe ??!!) ; 

 - les troisièmes se disent que, après tout, tant pis, si la coquille est là, qu'elle y reste - l'essentiel n'est-il pas que le fond soit là, lui - ; et puis que la coquille passera peut-être inaperçue. 

Après avoir publié trois chroniques d'abonné dans le Monde, dont j'ai découvert qu'elles étaient truffées de coquilles, j'ai compris que je créerais volontiers une quatrième catégorie : celle des auteurs  qui s'en moquent, voire même en sont plutôt fiers. 

D'abord, parce qu'ils n'auront pas été impressionnés par le risque de la coquille, et ne se seront donc pas interdits d'écrire pour éviter, surtout, d'approcher le sentiment, atroce, du ridicule.     

Ensuite, parce qu'ils savent qu'écrire est chose trop sérieuse et prenante pour accorder plus d'importance que ça à ces histoires qui ne sont finalement que des histoires d'égo assez comiques.

Enfin, et surtout, parce qu'ils plaident responsables mais pas coupables : le journal le Monde ne certifie-t-il pas que les chroniques seront relues et validées avant publication ? J'ai eu le tort d'y croire et de préférer envoyer trois chroniques imparfaites en deux jours, plutôt qu'une seule pour laquelle j'aurais visé la perfection. Mais il faut croire que la course après le temps et la maximisation du ratio coûts/avantages aura eu raison de ce beau travail qui s'appelait, par le passé, le métier d'éditeur. Effectivement, j'en déduis que l'industrie de la presse est au plus mal. Ce n'est une bonne nouvelle pour personne.

Mes chroniques d'abonné dans le Monde, en tout cas sous cette forme, auront donc été les premières et les dernières puisqu'il est désormais impossible de les corriger. A choisir, je préfère la forme du blog. Car ici, je peux publier d'abord et corriger les défauts ensuite. Dans cet espace de liberté, "je publie pour commencer à corriger", voire même "à me contredire", pour reprendre une autre belle formule : celle de Baudelaire qui considérait que ce droit devrait être inscrit au rang des droits de l'Homme.

Alors, finalement, merci au Monde de m'avoir fait relire mes classiques. Ils font du bien. Et cela confirme, une fois de plus, un bel enseignement de la recherche en gestion : qu'il est souvent plus raisonnable d'agir d'abord et de comprendre ensuite. 

 


07 août 2010

La peur, essence et symptôme de faillite du projet (managérial) sarkozyste


La peur est-elle un sentiment fondamental de l'être humain ? Assurément. Et tout aussi assurément, elle est l'un des objets de recherche et d'investigation les plus délaissés par les sciences qui se donnent pourtant comme projet la conduite de l'action collective finalisée : les sciences du management. 

 Alors que le "sarkozysme" est un projet qui ne cesse de se revendiquer des secondes – il y aurait une bonne gestion, fondée sur l’efficacité dans l’atteinte du résultat – tout en jouant avec une grande régularité sur ce sentiment premier, il est intéressant de tenter d’aller au-delà du constat rapide que la peur serait en pratique aussi omniprésente qu'elle serait omniabsente  dans les théories managériales : le problème mérite assurément une inspection plus méticuleuse.

Peur de la mondialisation, peur de la perte de compétitivité, peur de la perte d'emploi, peur du déclassement, peur de l'autre... Et puis, bien sûr, peur de la mort.  Des peurs qui sont des objets fractals, puisqu'on les trouve à tous les niveaux, dans tous les espaces et tous les temps, qu'ils soient institutionnels, organisationnels, et, bien sûr, individuels. Et puis la peur et ses corollaires, ou plutôt ses reflets : la solitude et l'absence de confiance.

La solitude, d'abord : que se lève ainsi le premier individu qui n'a jamais eu peur ; et éprouvé l'immense douleur de se sentir ne pouvoir compter que sur soi et la crainte de ne pas parvenir à la dépasser. La perte de confiance, ensuite, puisque la peur renvoie toujours à une crainte, une intolérable projection de douleur dont on ne saurait dire pourquoi mais qui paralyse tout ; absence de confiance en soi, bien sûr, mais aussi en l'autre, cet autre auquel le simple fait d'accorder sa confiance constitue une forme de vulnérabilité puisqu'elle suppose que son avenir est, ne serait-ce que pour une petite partie, dépendante d'un(e) autre.

Rien que du bien évident dans tout ceci, dira-t-on ? Certainement. Rien que de l'essentiel ? Absolument, à l'heure où cette peur et ses corollaires que sont la solitude et la perte de confiance sont sous diverses formes sont les traits les plus caractéristiques et les mieux partagés, au moins  dans nos vieilles sociétés occidentales. Que disent les discours scientifiques, et singulièrement managériaux, de ceci ? Intégrer l'humain davantage, prendre en compte l'émotion. Certes, mais pourquoi ? Mais comment ? Dans quel objectif ? Au service de quelle fin ? Reconnaissons ici, à l’exception du marketing peut-être - mais de manière assez technique et finalement lointaine - une large absence de pensée de ce que la peur met en jeu d’un point de vue managérial : la perte de confiance qui paralyse. Finalement, ce pourrait bien être notre vieille économie politique qui ait avancé les réponses les plus instructives.

On oublie ainsi souvent combien l'Adam Smith de la théorie des sentiments moraux faisait de la vanité le ressort essentiel des actions des hommes. Et que si le marché est une merveille, c’est d'abord parce qu'il permet de contenir les vanités individuelles, lesquelles peuvent toujours dégénérer en guerre de tous contre tous. La victoire du libéralisme a sans conteste institutionnalisé cette relation des hommes entre eux, fondée sur un dédommagement réciproque entre individus propriétaires de choses. La peur de se faire avoir conduit alors à la fameuse confrontation des intérêts privés d'où émerge comme par magie, en théorie, le prix qui permet l'échange. Cela peut, un temps, apaiser bien des angoisses existentielles. C'est cela qui est aujourd'hui en crise dans le projet "sarkozyste". De trois manières.

1. « Travailler plus pour gagner plus et consommer plus… ».  Sous-jacente au processus de la victime expiatoire, René Girard a parfaitement modélisé la logique de désir mimétique qui est sous-jacente à l'apaisement que procure l'acte d'échange marchand. Cette logique même de mise sous tension et d'apaisement s'est trouvée tout à la fois sursollicitée sans relâche ces vingt dernières années tandis que les conditions technologiques permettaient qu'elles le soient de manière continue. All you can eat, all you can buy… Assurément, la crainte, et donc la peur, est toujours là : qu'il s'agisse de donner aux enfants ce qu’ils attendent de peur de ne plus être aimé ou d’avoir peur de passer à côté de la bonne affaire. Les dérives sont nombreuses. L'obésité des classes populaires et moyennes des sociétés occidentales qui courent les soldes sur le net ou dans les grands magasins une fois le repas à 1500 calories pris chez Mac Do. Cette recherche permanente d'apaisement de la peur conduit, on le sait hélas trop bien, à des comportements addictifs, à des successions de phases d'euphorie et de dépression constamment alimentées par des stratégies marketing toujours plus offensives et agressives. Le paradoxe est alors qu’à trop jouer avec le feu de la fuite dans l'illusion consumériste, les acteurs de la globalisation techno-marchande ont pris le risque de scier la branche sur laquelle ils ont assis leur puissance. En ayant formulé comme horizon indépassable la seule croissance matérielle, la bagarre pour la conquête de droits de propriété et l'acharnement à les défendre, seul contre tous, le projet qui a valu l'élection de 2007 a pris le risque d'un terrible retour de manivelle dès lors que l'illusion se dissiperait.  

2. « La tyrannie de la sanction du résultat ». En 2007, on se rassurait, en se disant qu'il allait enfin y avoir un pilote dans l'avion, que les ultra-riches, de plus en plus nombreux, avaient forcément une vision, qu'ils étaient surdédommagés à raison, parce que le monde était bien complexe et qu'il nous fallait donc accepter que, pour affronter cette complexité et nous protéger, il fallait les surpayer. Il fallait surtout les faire (re)venir chez nous. Surtout. Mais tout ça c'était avant. Avant l'été 2007 et septembre 2008. Avant que l’on constate que, dans notre monde interconnecté, certains sont au-dessus des lois puisqu’ils ne subissent finalement pas la sanction du marché (les banques). Ils sont "too big to fail". Ou "too high to assume", puisqu’ils assument les soi-disant succès (l’autonomie des universités) mais ne sont pour rien dans les échecs (« la faute à la crise, pauv’cons » »). Alors tant pis pour « la croissance avec les dents ».  

3- « La culpabilisation de la performance ». On connaît la logique de la course sans fin après la performance : sans relâche, renvoyer à l'individu la responsabilité de ses actes, susciter sans cesse chez lui la crainte de ne plus être performant, l'amener à toujours se (re)projeter en avant, à (re)construire son potentiel en l'invitant à considérer que le passé ne vaut rien au motif que seul l'avenir doit compter. La logique en a été parfaitement démontée par Richard Sennett. On notera cependant la manière dont sont (sur)jouées désormais les peurs ancestrales (« l’étranger ») pour reprendre le contrôle de l’agenda médiatique, et ceci avec avec une solution (illusoire) clé en main, bien sûr. On compte peut-être ainsi faire oublier les "affaires" comme les échecs patents au regard des objectifs affichés à l'origine - et que l'on s'étonne encore que l'on ait pu sérieusement penser qu'ils pouvaient être atteints. Et on remarquera aussi, plus fondamentalement, l'étonnant paradoxe qu'être élu pour cinq ans, c’est par nature s’extraire du système de sanction au fondement de l'idéologie que l'on revendique. 

Le projet affiché en 2007 était celui d'une société fondée d'abord sur la crainte et la défiance, sentiments intimement liés à une peur de l'autre, sous toutes ses formes, et à la préservation de ses intérêts individuels, renvoyant dès lors sans relâche l'individu à des questions d'égo, pour le meilleur ou pour le pire. 

On peut ne pas partager cette philosophie ; elle a cependant le mérite de sa cohérence, et les résultats d'élections démocratiques commandent de respecter le choix du plus grand nombre. Mais convoquer sans cesse l'idéologie marchande, en faire le moteur de ses actions, de leur justification et de leur légitimité, sans s’en appliquer à soi-même, le mot est faible, le principe premier, voilà une bien étrange manière d’être exemplaire. Et compter sur une certaine propension à l'amnésie pour continuer, voilà qui est visiblement un bon calcul à court terme (cf. sondage IFOP sur les mesures qui seraient plébiscitées par les français) mais pourrait bien s'avérer dangereux à moyen / long terme (cf. édito du New York Times). 

Dans tous les cas, les sciences du management portent une responsabilité éthique singulière : rappeler, sans relâche, les responsables à leurs engagements et à leurs résultats, et ce sur la longue durée. Car seule l'exemplarité, tenue sur cette longue durée, crée la vraie confiance. Pas les gesticulations tactiques, attisant les peurs au gré des intérêts et des calculs court-termistes, et qui ne sont au fond rien d’autres que l’expression d’une impuissance... managériale.  



09 août 2010

Souvenirs de vacances...


Les vacances sont généralement le moment où l'on peut s'adonner à quelques loisirs en sortant le nez du guidon des articles "scientifiques". On en profite alors pour lire quelques bouquins plus légers, et se livrer à quelques lectures de plage.

J'en ai mis cette année trois dans mes valises, prêtés par deux amis aux profils très différents. Après les avoir refermés, voici comment, je pense, ils vont nourrir mes cours cette année ; et quelques explications sur les motifs qui vont me conduire à les intégrer, pour des raisons diverses, dans mes bibliographies destinées à complexifier (un peu) les schémas mentaux des étudiants.  

Le premier ouvrage m'a été prêté par un complice de quelques échanges de tennis endiablés. En décembre dernier, il m'a donc apporté avant un petit "match" la biographie d'André Agassi, "Open" (Plon, 2009). Cela faisait plusieurs mois qu'elle traînait sur mon étagère. Et je confesse que je rechignais à m'y plonger, sachant qu'il ne me serait sans doute jamais venu à l'esprit de l'acheter.

J'avais cependant entendu quelques échos à la fois banals et intriguants : rêves du père projetés sur son fils, entraînements jusqu'à épuisement depuis l'âge de trois ans, prises de drogue... plus tard. J'y voyais ciomme tout un chacun d'abord quelques bonnes raisons mercatiques afin d'orchestrer le "buzz". Mais certaines réactions étaient vives, et cela semblait aller un peu plus loin. Et puis, surtout, six mois de prêt, maintenant cela suffisait amplement. Il fallait donc profiter de l'été pour le lire... et le rendre. 

Dire que j'ai été très agréablement surpris serait un doux euphémisme. Il y a dans cet ouvrage des fulgurances dignes d'un stratégiste véritable et au mieux de sa forme, quelques "exemples" fameux de réflexions sur l'essence paradoxale de la stratégie et de la vie, quelques formules bien senties pour faire partager une conviction qui est, chez moi, profonde : l'inanité et l'illusion de toute velléité de contrôle au-delà du raisonnable. André Agassi ne le sait sans doute pas, mais ceci le rapproche fortement de la pensée chinoise de la stratégie (voir les travaux de F. Jullien), que nous, chercheurs, exploitons encore bien trop peu pour renouveler des cadres de pensée qui en auraient pourtant tant besoin.

Finalement, le livre refermé, je me suis dit qu'on pourrait bien sûr lui faire les critiques habituelles : le passage à l'industrie du "tennis business" dont Agassi a été l'une des icônes les plus marquantes est largement passé sous silence, même si cela transpire en certains endroits. De même, la biographie ne résiste pas à l'irrésistible attraction du happy-end américain, même si elle est ici plutôt habile.

Mais surtout, je crois que je ne partage pas ces critiques qui s'imposent d'évidence. Ainsi, sont évoquées les angoisses, les déchirures, les séparations, les douleurs, les reconstructions, les arrêts, les désespoirs, les redémarrages, les reconquêtes, les euphories, les épuisements, les peurs, les découragements, les abandons, les rédemptions.... et ceci, sans jamais tomber dans l'auo-contemplation. Le challenge était pour le moins risqué. Le tout sans parler des transformations physiques, proprement ahurissantes, que notre ami n'hésite pas à évoquer, démonter, diagnostiquer. Il y a une rare intelligence et une belle intégrité chez ce Monsieur. Au point que l'on se demande parfois s'il n'est pas allé chercher l'inspiration dans le "bad lieutenant" d'Abel Ferrara magistralement interprété par H. Keitel... 

Si cet ouvrage restera le plus marquant de mes trois lectures d'été, c'est aussi en raison de sa problématique de fond : la part et la place à donner au contrôle et à la maîtrise dans une vie. Le tennis est en effet à maintes reprises convoqué comme parabole de l'existence et on peut effectivement y voir certains des thèmes qui occupent les professeurs de stratégie ou de contrôle de gestion. Aux objectifs et à la quête effrénée de la performance répondent chaque coup joué, l'incertitude quant aux autres options qui auraient pu être tentées, et ce à chaque balle, tout comme des formes de "routinisation" mentale et des "momentums" où tout se décide. Et puis il y a les projets qui rencontrent les contre-projets de l'autre. Cet autre, omniprésent, simultanément adversaire et partenaire, qui est toujours là, qu'il s'appelle Connors, Mac Enroe, Wilander, Sampras ou ce pauve Becker (dont les oreilles sifflent en de nombreux endroits). Cet autre que l'on voit atteindre les sommets puis redescendre, comme on les a atteints soi-même... avant de redescendre... puis de remonter... et de redescendre.

Et puis, bien sûr, restent gravées ces balles de match, qu'il n'y a plus qu'à gagner, que l'on gagne parfois, mais que l'on perd aussi, avant de perdre le match lui-même, alors même que l'on était certain de l'avoir gagné. Comme ces quelques impulsions, données au bon moment, au cours de quelques septièmes jeux décisifs de troisième ou de cinquième manches, ces points que l'on a fini par perdre mais dont on sait qu'ils vont apporter la victoire puisqu'ils auront épuisé un adversaire déjà fatigué. Bref, le tennis est un jeu qui, sous le regard d'Agassi, apparaît sans cesse dans ses dynamiques non linéaires (ah, cette fumée de cigares lors d'un match, qui d'un coup paralyse). 

L'homme est aussi hors normes que l'était le joueur. Il est surtout à l'image de ce si beau passage du poème de Kipling : "...si tu peux rencontrer triomphe après défaite, et recevoir ces deux menteurs d'un même front...". L'ouvrage est en tout cas un témoignage rare et remarquable. A mettre entre toutes les mains, et singulièrement celles de ces "managers" qui ne connaissent d'autres mots que la performance.

Second roman d'été : le "Comment j'ai liquidé le siècle" de Flore Vasseur (Editions des Equateurs). Comme on ne se refait pas, même en vacances, un second ami - qui à ma connaissance ne pratique pas, lui, le tennis - a glissé sur mon étagère ce petit bouquin, visiblement surpris que je ne me sois pas jeté dessus dès sa sortie. Et comme le "open", j'ai laissé le "roman" traînasser paresseusement sur mon étagère pendant quelques semaines. Il faut dire que j'avais mieux à faire que de lire un roman sur l'un de mes sujets de recherche de prédilection depuis, au moins, 2005. Et puis, sans trop savoir pourquoi, je crois qu'il m'intriguait.  

J'ai débuté mes lectures de vacances avec lui et j'ai très vite été stupéfait. Cette Mme Vasseur mériterait d'abord que je lui intente un procès pour "plagiat par anticipation", à double titre : d'abord, je nourrissais depuis longtemps le projet d'un roman qui vulgariserait certains des résultats de la recherche en gestion - et en finance - et qui se jouerait ainsi un peu des genres établis ; ensuite, et surtout, cette Mme Vasseur m'a littéralement piqué quelques phrases qui traînaient dans des écrits de jeunesse. Ca fait quand même beaucoup pour une seule dame...

Au-delà de la plaisanterie, le roman est remarquable. La finesse, le sérieux, l'élégance d'écriture le rendent en tous points envoûtant. Impossible de s'en défaire, une fois entré dans la danse. Il faut dire que j'étais un lecteur conquis d'avance au vu du sujet et de l'ensemble des thèmes abordés (les salles de marchés, le désencastrement de la finance par rapport au réel, les processus de liquéfaction généralisés, le désespoir lancinant de nos traders nantis qui n'auront finalement été que les right men at the right place,c'est-à-dire des "externalités" de la dématérialisation des échanges, de leur globalisation, de la politique monétaire de la FED depuis le milieu des années 1990 et du déplacement actuel du barycentre vers l'Asie... La dimension humaine rend naturellement tout ceci très vivant, pour ne pas dire envoûtant.      

Et puis, avec un peu de recul, deux regrets quand même. Le premier c'est qu'il manque peut-être au roman, le fonds de recherche qui aurait permis de lui donner une toute autre dimension et sur lequel, personnellement , je serais curieux de connaître le sentiment de l'auteure. Le second, corollaire du premier, ce sont les raccourcis, les amalgames, les quelques facilités - depuis l'anorexie de la gamine, en passant par la prostitution comme marchandisation du corps qui finit par libérer les plus démunis dans notre atroce société capitaliste amorale, le tout jusqu'à la rédemption finale du narrateur.

Et je suis reparti de cette lecture avec une interrogation très personnelle : ces regrets sont-ils consubstantiels à la forme  romanesque choisie par l'auteure ? Si tel est le cas, cela expliquerait peut-être que j'ai décidé, par anticipation, d'abandonner ce projet qui je nourrissais il y a une quinzaine d'années déjà pour lui préférer les affres et les risques de la recherche et donc du doctorat. Auquel cas, je me féliciterais de mon choix : d'abord, je n'aurais nullement eu le talent d'écriture de Flore Vasseur ; ensuite, j'ai le sentiment d'avoir aujourd'hui moins de certitudes - et donc un peu plus d'espoir - que Flore Vasseur ne me semble, parfois, en avoir.  

Dans tous les cas, ni remords ni regrets de cette rencontre estivale : cette dame va réaliser des choses forcément importantes et je la suivrai attentivement ; et puis ses qualités sont innombrables puisque j'ai cru comprendre, en surfant sur le web, que nous partagions un désintérêt commun pour l'oeuvre de notre nouveau dandy national, Frédéric Beigbeder. 

J'en viens maintenant au troisième souvenirs de vacances, glissé dans ma valise juste avant le décollage par le même ami mal intentionné qui m'a fait vivre la liquidation du siècle : le "House and Philosophy - Everybody Lies" édité par Henry Jacoby (Blackwell). Et je plaide immédiatement coupable de méconnaissance : j'ignorais l'existence de cette "Blackwell Philosophy and Pop Culture Series".

J'avoue avoir ressenti une certaine satisfaction en pensant qu'au détour d'un article publié dans notre respectable Revue Française de Gestion, dans le cadre d'un dossier intitulé "concilier finance et management", j'étais parvenu à glisser une référence au Docteur interprété par Hugh Laurie pour tenter de faire passer le message : voilà ce qu'est cette fichue activité de diagnostic et voici combien elle diffère de la traditionnelle analyse, qui ne livre que des commentaires. Cette "référence" par écrit faisait d'ailleurs suite à quelques mobilisations durant mes des cours d'épisodes de la série dont j'avais constaté que, passé le moment étonnement, cela suscitait visiblement un vif intérêt chez les étudiants et présentait une réelle vertu didactique. 

Je ne suis cependant pas certain que je chercherai à lire à très court terme le "Batman & philosphy" ou le "Simpson's & Philosophy". Non que l'ouvrage soit mauvais, mais je m'intéresse un peu - et humblement - à la "philosophie" et je n'ai finalement pas eu le sentiment d'y apprendre grand-chose. Je me suis donc un peu ennuyé, si l'on excepte l'excitation de l'introduction et l'intérêt suscité par les thèmes de quelques chapitres ("Is there a daoist in the house ?", par exemple). Mais presque tous les titres des chapitres ont cependant arraché un franc sourire... comme les notices biographiques des auteurs.    

Et je crois finalement savoir pourquoi j'ai été déçu. Les auteurs ne se sont visiblement, et délibérément, pas rapprochés des scénaristes. Ils sont ainsi passés à côté de la dimension essentielle de la série : une prodigieuse "leçon" de stratégie, de management, de contrôle. Car ce sont finalement les concepts du management qui manquent dans l'ouvrage et qui rendent si intéressante la série : l'identité, l'apprentissage (individuel et organisationnel), le changement et ses résistances, les structures-représentations-comportements, la rationalité procédurale avec les diagnostics différentiels, les relations d'autorité si complexes dans une bureaucratie professionnelle, les tensions entre l'expertise et l'autorité, etc.). Et puis, bien sûr, le fait que la série est, d'abord, un extraordinaire support pour expliquer la difficulté et l'art du diagnostic. 

Tout ceci est finalement abordé de manière bien trop désincarnée, lorsque ça l'est. Et ça l'est finalement assez rarement. Je ressors donc de ces vacances avec quelques idées, dont une sur laquelle je m'empresse de mettre un copyright : le  vrai projet est sans doute dans la conception d'un ouvrage qui s'intitulerait "House & Management - Nobody changes". Je vais très rapidement en parler à certains de mes collègues qui devraient, je pense, y voir un intérêt.

 

P.S. : Remerciements à F.H. et H.C.     

 


12 août 2010

"Les mots et les formes" - Réflexions sur le paradoxe des "présents"


 Je prends connaissance du commentaire de Pierre Dubois qui tient un blog auquel j'ai pris un goût certain depuis plusieurs mois - et je l'en remercie sans attendre s'il devait lire ce billet. Son action ne manquera pas, en effet, de susciter, j'en suis certain, de nombreuses visites. Je suis ravi que le très beau texte du Pr. Debeauvais connaisse ainsi quelques échos et d'avoir eu l'honneur de participer à sa diffusion.

Comme vous le savez maintenant si vous parcourez les "articles" de ce blog, un autre texte de Michel Debeauvais est en ligne ainsi qu'un certain nombre de questions, propres à susciter échanges et débats. Je tenterai d'y apporter ma pierre à l'avenir. M'étant cependant pour l'instant engagé dans l'élaboration de chroniques ou textes sur d'autres thèmes, je préfère ne pas trop me disperser au risque, sinon, de ne raconter que des banalités qui ne seraient pas dignes des "présents" qui m'ont été ainsi adressés et confiés pour diffusion. 

J'en viens donc au titre de ce "billet", lequel prend appui sur un clin d'oeil à Michel Foucault pour évoquer "le paradoxe des "présents"". 

Ce blog, ouvert bien rapidement il y a, je crois, un an, n'était à l'origine qu'une simple page personnelle. Une sorte de CV amélioré.

En découvrant, "en marchant", le potentiel d'échanges que recèle cet outil de web 2.0, je l'ai rapidement transformé en support pédagogique : il s'agissait, d'abord, de mettre en ligne quelques liens pour rendre accessible à mes étudiants des références qui m'étaient demandées. Progressivement, j'ai ajouté quelques "podcasts" que j'ai pris l'habitude d'utiliser dans le cadre de mes cours (comme les discours de S. Jobs ou ce superbe matériau que sont les "grands entretiens de Paris Dauphine").

Et puis, de fil en aiguille, la consultation de nombreux excellents blogs aussi différents que ceux de Pierre Dubois ou de Paul Jorion, couplée à une insatisfaction viscérale quant aux modes traditionnels de publication dans ma discipline, la gestion, ont fini de me décider. Non pas, dans un premier temps, pour une évolution du "blog", mais pour des publications différentes, qui permettraient de publier "en temps réel".

Je me suis donc lancé dans un projet , le projet "hyperbooks", que vous pouvez découvir en cliquant sur l'onglet concerné. Cela me permettait de mettre en ligne un manuscrit qui continue de peiner à trouver éditeur et sur lequel j'ai sué de nombreux mois (doux euphémisme). Ce manuscrit, c'était "introduction aux technosciences du management", dont je vous livre ci-dessous, et bien sûr rendue "anonyme", une réponse reçue d'un éditeur qui donnera une idée sur la réception qu'il a connue : 

 

"Cher Monsieur,


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